DIS BONJOUR À LA DAME !

Dis bonjour à la dame !

Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été polie. J’appartiens à cette catégorie de l’humanité dites des personnes « bien élevées ». Je crois qu’en sortant du ventre de ma mère (car oui, césarienne oblige, je suis littéralement sortie du ventre de ma mère !) j’ai salué l’équipe médicale avant de m’excuser platement pour le dérangement : « Ouin, ouin, bonjour Docteur, comment allez-vous ce matin ? Ouin. Maman, je vous prie d’accepter mes excuses pour l’épouvantable boucherie que vous venez de subir. Ouin, ouin ». Oui, comme à cette époque, je ne connaissais pas encore ma mère, je la vouvoyais, voyez-vous. C’est impossible me diront certain·es. Certes. La politesse étant une construction sociale, j’ai peut-être simplement articulé un truc du genre « Salut bande de nazes ! Eh toi là-bas avec ta tête de fion et tes grandes oreilles, tu ne m’enlèverais pas ce bout de placenta qui est resté collé sur mon œil ? » Mais ça m’étonnerait de moi. Malheureusement, ma mère dans le coltard à ce moment-là de l’histoire et la tripaille à l’air, n’a jamais corroboré aucune des deux versions. 

Quoiqu’il en soit et en admettant qu’il y ait pu y avoir un petit dérapage au démarrage, je suis une personne « bien élevée ». J’ai même la politesse théâtrale : mille mercis vraiment, mais allez-y je vous en prie, je n’en ferai rien, après vous, c’est bien normal, y’a pas de quoi, c’est tout naturel, mais avec joie, bonne journée, merci beaucoup, non merci à vous, oh c’est peu de chose vous savez, voulez-vous que je vous lèche encore un peu le cul ? Tout ça parce qu’un type m’a tenu la porte.

Typiquement quand une personne me bouscule, je m’excuse. J’espère que la personne me pardonnera un jour de m’être trouvée en travers de son chemin. Elle vient de me casser une côte avec son coude mais avant de m’évanouir, je m’assure que son coude est indemne. Il m’arrive même de m’excuser quand je me heurte dans un coin de table : « Pardon Madame, j’espère ne pas vous avoir blessée ». 

Je préfère dire bonjour trois fois à la caissière plutôt que de prendre le risque qu’elle ne m’ait pas entendue la saluer. Ce qui serait vraiment horrible pour moi. Je ne veux pas me reconnaitre dans le Top 10 de Topito des pires clients de supermarché que les caissiers et les caissières exècrent. Surtout pas. 

Cela dit, lorsqu’on parle de quelqu’un de « bien élevé », cet individu « bien élevé » est la plupart du temps un enfant. Mais attention, ça peut être également un chien. C’est vrai que l’on dit rarement d’un adulte qu’il est « bien élevé » : « Je suis allée chez le garagiste ce matin faire changer les plaquettes de frein, dis-donc ce garagiste, quel homme bien élevé… » Non. Le garagiste sera peut-être bien con, bien sympa ou bien monté mais on se pâme rarement devant le bon élevage du garagiste. Même s’il s’avère qu’il est réellement « bien élevé ». 

Ce « bien élevé » est d’ailleurs et surtout un compliment destinés aux éleveurs. Puisqu’en effet ce sont eux qui ont bien ou mal élevé la bête. C’est donc à eux que le mérite revient en premier lieu. L’enfant « bien élevé », quant à lui, n’est que le produit du bon élevage dispensé par les éleveurs. Exemple : si ton enfant oublie de dire « bonjour, s’il vous plait, merci » c’est effectivement immédiatement sur toi que rejaillit la gêne : quelle mère ou quel père tout·e pourri·e tu fais, ta progéniture ne dit pas bonjour… Que va penser la boulangère de toi ? S’en suit, entre la chair de ta chair et toi, à mesure que la file d’attente s’allonge derrière vous à la boulangerie, un dialogue très gênant du type :

Toi : tu n’as pas oublié quelque chose ?

Ton enfant :  …

Toi : tu n’as pas dit bonjour à la dame…

Ton enfant …

Toi : dis bonjour à la dame.

Ton enfant …

Toi : dis BONJOUR à la dame !

Ton enfant …

Toi : mais enfin DIS BONJOUR À LA DAME !!

Ton enfant …

Toi : je te préviens que si tu ne dis pas bonjour à la dame, je ne t’achète pas ton éclair au chocolat.

Ton enfant …

Toi : pourquoi est-ce que tu ne veux pas dire bonjour à la dame ? Tu veux me ridiculiser, c’est ça ? Tu veux que tout le monde pense que je suis une mauvaise mère, c’est ça ? Je le sais que tu me détestes ! (Au bord des larmes et commençant à taper du pied) Mais pourquoi tu ne veux pas dire bonjour à la dame ?

Ton enfant : parce qu’elle est moche, elle me fait peur.

Toi : …

Ton enfant : …

Toi : …

La boulangère : …

Ton enfant : …

Toi à la boulangère : une baguette et un éclair au chocolat s’il vous plait. Merci. Au revoir. Bonne journée.

Ton enfant à la cantonade : au revoir ! Bonne journée !

Donc pour obliger ton enfant à obéir à l’ordre social sans qu’il comprenne réellement pourquoi il devrait s’y plier, tu as tenté de passer en force en utilisant tour à tour la peur, le chantage et la culpabilisation. Je ne te félicite pas ! En retour tu t’es chopé la honte et tu as perdu toute crédibilité auprès de ton gosse puisqu’il n’a pas dit le fameux « bonjour » mais que tu lui as quand même acheté un éclair au chocolat. Parce qu’il n’aurait plus manqué qu’après avoir insulté la boulangère, il se mette à hurler et à se rouler par terre. Je comprends. Déjà que c’est la dernière fois que tu mettais les pieds dans ta boulangerie préférée… 

Mais pourquoi à ce moment-là était-ce si important pour toi qu’il dise bonjour ? Personne ne s’en serait aperçu si tu n’avais pas relevé. Mais parce que tu veux montrer au monde entier quel bon parent tu es. Bah voilà. Le monde a vu de quoi tu es capable. Bravo !

Je rencontre des adultes carrément obsédés par les formules de politesse et parmi elles, les basiques « s’il te plait » et « merci ».  Les enfants doivent se plier systématiquement à ce rituel. Quand il n’est pas respecté ils ont droit soit à « siiiiiiiil-te… » ou à « c’est comme ça que l’on demande ? » ou encore « et le mot magique ? » Le mot magique… « Dis tonton file-moi dix mille boules s’te plait ! » Non ? Ah bon. Je crois que le mot est magique est cassé alors. Je fonce le faire réparer chez le garagiste bien mont… bien élevé. 

Je n’ai rien contre la politesse mais un « Est-ce que tu aurais la gentillesse de me passer le sel ? » accompagné d’un sourire me semble aussi valable qu’un bougon « Passe-moi le sel s’te plait. » sans un regard pour son interlocuteur. Un sourire, un bisou, une main sur le cœur sont à mes yeux aussi légitimes qu’un « merci ». 

Nous avons tous connu, étant enfant, le fameux cadeau tendu par Tata Yvonne à Noël. Et alors que toutes les paires d’yeux familiales sont braquées sur ta petite personne, te regardant poser la main sur le cadeau, Tata Yvonne ne lâche pas le paquet. Tu tentes de le prendre avec enthousiasme mais il y a résistance… Tu lèves les yeux et Tata Yvonne est figée, devant toi, avec un grand sourire et un sourcil dressé. Bien décidée à ne pas céder. Léger malaise. Pourquoi tend-t-elle un cadeau si ce n’est pas pour te le donner ? Alors tu tires un peu plus fort mais la force d’opposition est proportionnelle à ton effort pour récupérer ce cadeau. Plus tu tires, moins elle lâche. Vous en arrivez à une tension telle que si tu lâchais à ce moment-là, Tata Yvonne irait s’étaler sur la porte vitrée derrière elle. Mais pour le moment elle a les deux sourcils dressés et la bouche entrouverte. Les membres de la famille se sont rapprochés de vous, tendus, suspendant leur souffle, en silence. Tu es au cœur du drame sans comprendre ce que l’on attend de toi. De toute façon tu n’en as plus envie de ce cadeau mais tu sais que tu ne t’en sortiras pas comme ça. Et puis soudain, tu réalises ! Tu n’as pas dit le mot magique ! « Merci ! » « Merci qui ? » Bah… C’est à toi que je parle, non ? Mais tu te lances dans un laconique « Merci Tata Yvonne ». 

Tata Yvonne lâche enfin l’affaire et le cadeau. À cet instant précis, l’assemblée reprend d’un seul homme sa respiration et se détourne vivement de la situation. Les conversations reprennent sans que personne ne s’attache à savoir si le cadeau te plaît ou non. D’ailleurs il ne te plaît pas. Mais tu as payé ta dette en disant «merci ». La magie de Noël peut à nouveau opérer.

Néanmoins tu as retenu la leçon et c’est avec un grand sourire que tu remercieras Tonton Jéjé, quelques mois plus tard, pour t’avoir offert, à l’occasion de ton huitième anniversaire, ces immondes figurines en plastique censées représenter les animaux de la ferme. Pour qui n’a jamais croisé un animal de la ferme bien entendu. Toi tu ne vois que par les dinosaures. C’est comme ça depuis depuis trois ans, tu es fasciné·e par les dinosaures. Tu lis dinosaures, tu joues dinosaure, tu manges dinosaure, tu rêves dinosaure… Il n’y a que Tonton Jéjé pour t’offrir de l’agglomérat pétrolier en forme de vache et de mouton. Ce qui n’a pas dû le ruiner, ne nous le cachons pas. Même toi du haut de tes huit ans, tu as senti l’arnaque. Est-ce cette pastille rouge portant l’indication -50% que Tonton Jéjé ne s’est pas donné la peine d’enlever qui t’a mis la puce à l’oreille ? Ou bien as-tu entendu de la part de tes parents avant l’arrivée de Tonton Jéjé une remarque du style : « Qu’est-ce qu’il va lui offrir cette année cette radasse de Jérôme ? Sans déconner, l’année dernière il lui a offert une merde en plastique à un euro… Il gagne trois fois plus que nous deux réunis cet enculé… » Va savoir… Ce sont des choses qui mettent la puce à l’oreille des enfants ça ! Mais tu as appris que malgré le mépris dont fait preuve à ton égard Tonton Jéjé, mépris dont chaque membre de la famille est parfaitement conscient, tu vas devoir remercier Tonton Jéjé du peu de considération dont il fait preuve à ton égard. C’est contrariant, certes, mais c’est poli. 

Tu ne dois ainsi plus rien à Tonton Jéjé. Tu l’as remercié. De la même façon, quelques années plus tard, ton employeur te remerciera et il ne te devra donc plus rien. On pourrait ainsi remercier pour se débarrasser de l’autre. C’est pour cela qu’il faut se méfier du merci, parce que n’oublie jamais que tu peux aussi être corvéable à merci, demander merci alors que tu es à la merci d’une chronique sans merci sur la politesse. Mais Dieu merci, toute cette histoire touche à sa fin. Non, ne me remercie pas, tout le plaisir est pour moi.

P.S. : pour aller plus loin dans ta réflexion, n’hésite pas à lire cet autre article : faut-il remercier l’automobiliste qui s’arrêtent pour te laisser passer sur les passages cloutés ?

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