FAUT-IL REMERCIER CET·TE AUTOMOBILISTE QUI NOUS LAISSE PASSER SUR LES PASSAGES PIÉTONS ?

Faut-il remercier cet·te automobiliste qui nous laisse passer sur les passages piétons ?

Question essentielle qui ne cesse de me tarauder depuis plusieurs jours. Et pour être tout à fait précise qui me taraude depuis que cet homme a traversé sur les passages cloutés devant mon véhicule sans me jeter un regard. Il est passé comme un Prince détaché des contingences bassement matérielles de ce monde pendant que je le gratifiais, bien isolée entre mes quatre portières, d’un « merci ça t’arracherait la gueule connard ! » Alors faut-il remercier ou non cet·te automobiliste qui nous laisse passer sur les passages piétons ? 

Comme j’en ai déjà parlé ici, la politesse colle à mon comportement comme la bave de la limace colle au pied de celui qui l’a écrasée. Je n’arrive pas à m’en débarrasser. Sauf quand je suis à l’abri entre mes quatre portières ! Je fais donc partie de cette catégorie de personnes qui remercient systématiquement l’automobiliste qui s’arrête avant les passages piétons. 

Je peux remercier chaleureusement un conducteur ou une conductrice qui a freiné bien avant l’obstacle (donc bien avant moi). Je peux remercier un peu trop obséquieusement le chauffeur qui s’est arrêté avant que je ne me sois engagée pour me déculpabiliser du dérangement que j’estime lui avoir fait subir : « merci beaucoup, il ne fallait pas vous embêter, j’aurais traversé un jour ou l’autre de toute façon, non vraiment merci, je me dépêche, vous en avez assez fait pour aujourd’hui, je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps, merci beaucoup hein, et bonne journée oui merci, merci ! » Je peux remercier ironiquement celui qui aurait adoré me passer dessus sans préliminaires avec sa grosse cylindrée mais que j’ai obligé à débander en forçant un passage qui est censé m’être dû. Car oui cette priorité à passer m’est dûe. Ce n’est pas un service qu’on me rend, ni une faveur que l’on me fait. Il n’est donc pas nécessaire de remercier quelqu’un qui a simplement respecté le code de la route. Je rappelle qu’écraser un piéton est potentiellement puni par la loi. N’oublions pas que l’automobiliste ne me laisse pas passer parce qu’il est bien élevé, altruiste et bienveillant. Non. 

Ou bien il me laisse passer parce que ce soir il a un apéro pizza avec des potes et que la prison risque d’entraver ses projets de soirée pizza pour les vingt prochaines années s’il me roulait dessus. Aucune raison donc de remercier cet affreux personnage opportuniste, qui plus est, a une tête à commander des pizzas chorizo-moules-ananas. Ce qui, selon moi, mérite amplement la peine de mort. Sans autre forme de procès. Mais la piétonne que je suis, sait qu’en cas de litige sur « qui avait le droit de passer et qui n’avait pas le droit de te réduire en bouillie », je risque de ne pas sortir grande gagnante de l’affaire. Le piéton, petit bipède fragile, va souvent préférer vivre même si ses droits sont bafoués plutôt que de jouer le rôle la pizza chorizo-moules-ananas éclatée sur le bitume pour prouver que c’était à son tour de passer. 

Ou bien il me laisse passer pour avoir l’occasion mater mon cul. Et non pour faire preuve de bienséance routière. Et la féministe que je suis s’en insurge. Du coup, pour vérifier les intentions du monsieur, je traverse en roulant ostensiblement du boule. Ahhhh ! Pris la main dans le sac ! Il regarde ! Évidemment un boule pareil il faut en profiter ! Je termine ma traversée l’air outré qu’on mate mon cul. Qui roule.

Quoiqu’il en soit, dans ce monde chaotique qu’est la cité, je choisis de remercier le plus fort de m’avoir encore épargnée cette fois-ci. Même s’il a le regard lubrique. Ce qui fait un peu petit peuple qui remercie son noble seigneur de ne pas l’avoir aplati mais bon. Si je remercie autant c’est sans doute parce que je n’en reviens pas d’avoir la vie sauve. Et pour être certaine que ça dure, j’échange un regard avec l’individu derrière son volant pour m’assurer qu’il ne va pas se raviser et redémarrer brutalement. J’imagine que c’est toujours plus difficile de noyer une portée de chatons quand tu as croisé le regard de l’un d’entre eux. 

Sans oublier qu’en faisant montre de ma reconnaissance, je l’engage à recommencer la prochaine fois. C’est l’effet croquette : tu as bien agi, je te félicite. C’est comme ça que l’on dresse les chiens. Et les otaries. Je vais peut-être me trimballer plus souvent avec des sardines ! Et à chaque fois que j’estimerai que l’automobiliste a fait correctement son job d’automobiliste, hop, je balance une petite sardine sur le pare-brise. Pour le féliciter. 

Donc je remercie l’automobiliste, je ne peux pas m’en empêcher. Mais a-t-on déjà vu l’inverse ? Un automobiliste qui remercie le piéton de ne pas s’être jeté sous ses roues, lui évitant à coup sur de gros ennuis ? Une conductrice qui remercie cette mamie qui attend avant de traverser alors que le petit bonhomme est rouge ? Va-t-on remercier la personne qui s’est arrêtée au stop nous laissant ainsi le champ libre sur cette départementale ? Remercier celle qui ne s’engage pas sur le rond-point alors que tu y étais avant elle ? Remercier celui qui met son clignotant ? (Remarque que là t’es assez tranquille, tu ne vas pas remercier souvent…) C’est vrai que dit comme ça ça parait un peu absurde mais je dois avouer que je le fais assez régulièrement. Et quelque fois au dépend de la sécurité routière. Déjà quand j’ai passé mon permis l’instructeur m’avait fait remarquer, au moment où je lâchais le volant pour faire deux pouces en l’air et un grand sourire à un type qui venait de me laisser passer, que, sur la route, la priorité c’était la sécurité. La courtoisie n’étant classée qu’en seconde position dans le guide de survie en milieu routier. Remercier le type qui s’est arrêté au stop en s’assurant qu’il ait bien vu ton geste et ainsi ne pas voir le mur qui se dresse devant ton véhicule semble contre productif, nous sommes d’accord. Elle est morte, oui. Mais courtoisement. 

On a tendance à oublier quand même qu’un piéton n’est rien d’autre qu’un automobiliste qui a trouvé une place. C’est peut-être pour ça qu’il énerve tant ! Mais sache que celui que tu n’écrases pas te le rendras quand tu auras toi-même trouvé une place.

Le revers de la la médaille, c’est qu’en tant que conductrice, j’attends un remerciement du piéton que je laisse passer. Au minimum. Avec un sourire c’est encore mieux. Et cette action, le fait de m’arrêter pour laisser passer un individu, me procure une joie intense du style « va misérable petit mammifère, je te laisse la vie sauve mais tu es quand même prié de louer ma grande magnanimité ». C’est ridicule, je sais. Je répète : tu es obligé·e de t’arrêter devant les passages piétons. Mais dans les faits, s’il n’y a pas d’accident, je n’ai jamais vu quiconque se prendre une prune parce qu’il ne s’est pas arrêté sur les clous. Donc, face à l’impunité, je me dis que cet arrêt est quand même un effort que je consens à faire. Ce n’est pas la peur du gendarme qui me pousse à agir mais seulement ma grandeur d’âme. Et si ma grandeur d’âme n’est ni connue, ni reconnue, de quoi mon égo va-t-il se nourrir ? Si je te laisse passer et que tu ne me remercies pas, que tu passes sans un regard, avec une espèce d’arrogance, et qu’en prime tu prends tout ton temps pour bien me faire comprendre que tu es dans ton bon droit, que tu me marches sous le nez avec ce que tu crois être ta toute puissance de misérable humain, ça me donne envie de te détromper et de te rouler dessus : « Alors mon con, on en reparle de ta toute puissance ? Hein ? Je ne t’entends pas ? Attends je vais chercher tes dents ! » 

Seulement comme moi aussi j’ai un dîner chez des amis ce soir, la garde à vue et la prison ne sont pas des options possibles, je ronge mon frein et marmonne quelques paroles aussi agréables que « dépêche-toi de passer que je ne vois plus ta vilaine tête ! » ou « quand on a un gamin aussi moche que le tien au bout du bras, on se dépêche de rentrer à la maison pour arrêter d’effrayer les passants » ou encore « c’est pas carnaval, qu’est ce que c’est que ce pull ? » Agrémenté de quelques classiques mais néanmoins efficaces : connard / connasse / enculé·e / tronche à cul. 

Mais il y a pire que celui qui traverse sans un regard pour toi : c’est ce type au téléphone, avec des écouteurs sans fil, pris dans une conversation hyper importante comme toi tu n’auras jamais dans ta vie, qui passe sans un regard pour toi MAIS qui te fait juste un signe du bout de la main. Il ne lève même pas le bras. Il soulève sa main d’un rapide mouvement de poignet, le bras collé au corps, tout en regardant droit devant lui. Je déteste cet espèce de dédain mais en même temps je suis coincée car il dit quand même un rapide merci. C’est un « merci petite merde » mais c’est un merci. En plus, la plupart du temps, il se dépêche de traverser, il sait que le temps est précieux. Je n’ai donc rien à lui reprocher. Mais je le déteste. J’en oublierais presque que j’ai un dîner et que je dois apporter la tarte aux pommes en redémarrant un peu trop tôt… (et si tu veux savoir pourquoi la tarte aux pommes est dangereuse, c’est par là !)

Mais de toute façon, que tu remercies obséquieusement ou que tu ne daignes pas jeter un regard au conducteur à l’arrêt, je te conseille de rester prudent petit batracien à deux pattes car figure-toi qu’un quart des piétons qui finissent sous les roues d’une voiture traversaient tranquillement sur les bandes blanches, prêts à remercier le chauffard qui leur a roulé dessus et qui risque désormais de manger sa pizza froide et dans une petite dizaine d’années.

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